Citoyenneté Action Participation pour le 21ème siècle

Investir dans notre jeunesse

Olivier Ferrand, président de Terra Nova (Le grand débat)

Ces dernières semaines, la France a découvert, stupéfaite, sa jeunesse dans la rue. Certains s’en sont offusqués : comment peut-elle se préoccuper d’une réforme des retraites qui ne la concernera pas avant un demi-siècle ? Ceux-là passent à côté de l’essentiel : le sentiment de mal-être général de notre jeunesse face à une société bloquée qui la maltraite.

Ce sentiment est justifié. Son déclassement est brutal. La jeunesse était, il y a trente ans, intégrée, active, prospère. Elle est devenue la figure de l’exclusion dans notre société moderne, singulièrement la jeune mère célibataire. Les statistiques officielles sont cruelles : le taux de pauvreté atteint désormais 20 % des jeunes de moins de 25 ans, contre 11 % des actifs adultes et 8 % des retraités.

Que s’est-il passé ? Disons-le sans détour : depuis trente ans, face à la crise, les jeunes sont la variable d’ajustement d’une société d' »insiders » qui protège ses acquis au détriment des nouveaux entrants. Toutes les grandes politiques publiques – éducation, logement, politique sociale, politique fiscale – discriminent les jeunes générations. Si nous voulons redonner un avenir à notre société, il y a urgence à effacer ces inégalités intergénérationnelles que nous avons créées. Cela passe par trois grands retournements.

Premier retournement : priorité à l’investissement éducatif, de la petite enfance jusqu’à l’université. C’est le plus grand scandale politique actuel : l’effort éducatif de la nation baisse. Il est passé de 7,5 % du PIB en 2000 à 6,5 % aujourd’hui, soit une baisse de 15 % ! Au coeur de ce scandale, il y a l’université : nous n’avons pas assuré la démocratisation de l’enseignement supérieur. A peine 40 % d’une classe d’âge sort diplômée de l’université en France. Notre malthusianisme élitiste (« Tout le monde ne peut pas faire Polytechnique ») est contredit par les pays les plus avancés : plus de 55 % d’une génération est diplômée de l’université aux Etats-Unis, 60 % en Corée, 80 % dans les pays nordiques et au Japon.

Terra Nova fixe un objectif simple : franchir le seuil de 50 % d’une classe d’âge diplômée de l’enseignement supérieur pour, à terme, rejoindre les pays les plus avancés. L’enjeu est, avant tout, budgétaire : nous ne consacrons que 1,5 % de notre richesse nationale à l’enseignement supérieur, contre plus de 3 % aux Etats-Unis, 4 % dans les pays nordiques. Le doublement du budget est donc un minimum : 30 milliards d’euros supplémentaires par an. Pour donner une idée du changement d’échelle, la commission Juppé-Rocard sur le Grand Emprunt a abouti à une dotation en capital de 11 milliards d’euros pour l’université, sa priorité politique. Avec des taux d’intérêt de 2 % à 3 %, ce capital produira des financements supplémentaires de l’ordre de 300 millions par an : voilà 1 % des besoins couverts…

Deuxième retournement : priorité à l’emploi des jeunes. Face à la crise, on a protégé ceux qui avaient un emploi : la probabilité de perdre un CDI est de 1 % par an en moyenne depuis 1980, 2 % avec la crise de 2008.

Résultat, on a sacrifié les flux d’entrants, les jeunes. Le taux de chômage des jeunes est exceptionnellement élevé : 25 %. Les jeunes actifs qui ne sont pas au chômage ont le plus souvent un emploi précaire. 80 % des entrées en emploi se font en CDD : ce type de contrat est utilisé par les entreprises comme volant flexible de la masse salariale, pour pouvoir réduire la voilure en cas de difficulté. C’est pourquoi le chômage des jeunes a bondi avec la récession de 2008. Les stages (1 million par an), qui doivent permettre la découverte de l’entreprise, constituent le premier emploi « au rabais » des jeunes. C’est vrai à tous les niveaux : même dans les grandes écoles, la scolarité était avant de trois ans et la 4e année constituait l’année du premier emploi payé ; aujourd’hui, elle est de quatre ans, dont une année de stage sous-payé. Le mouvement Génération précaire a obtenu l’obligation d’une rémunération minimale des stages, mais le déclassement demeure bien réel. Enfin, même lorsqu’ils obtiennent un emploi stable, les jeunes sont de plus en plus mal payés. Le salaire relatif a plongé depuis trente ans. En 1975, les salariés de 50 ans gagnaient 15 % de plus que les salariés de 30 ans ; l’écart a aujourd’hui presque triplé, à plus de 40 %.

Terra Nova fait une série de propositions pour casser cette logique. D’abord, créer un service public de l’orientation afin de garantir un accompagnement personnalisé de l’université à l’emploi : cette transition est particulièrement difficile, les services d’orientation professionnelle des grandes écoles ainsi que des associations (La Manu) la gèrent avec succès, il faut généraliser ce soutien. Ensuite, mobiliser Pôle emploi dans l’accompagnement des jeunes. Pôle Emploi pourrait se voir assigner des objectifs spécifiques pour les jeunes actifs : un objectif quantifié dans ses mises en relations avec les entreprises ; un objectif d’attribution de 40 % des contrats aidés.

Un référent « jeunes actifs » serait désigné sur chaque site, afin d’adapter l’accompagnement aux spécificités des débuts de la vie active. Autre proposition : moduler les cotisations sociales de l’entreprise en fonction de son taux d’emploi précaire et faire sanctionner par l’inspection du travail les abus manifestes. Enfin, intégrer les périodes de stage dans la durée de cotisation pour la retraite : le nombre de trimestres validés à 30 ans est tombé de 40 à 31, dont plus de la moitié (5 trimestres sur 9) est dû aux difficultés d’insertion professionnelle.

Troisième retournement : priorité aux transferts sociaux et fiscaux vers les jeunes. L’essentiel des 600 milliards d’euros annuels de l’Etat-providence (santé, retraites, dépendance) est tourné vers les générations âgées. Mais les pauvres, aujourd’hui, ce sont les jeunes : c’est leur niveau de vie qu’il faut soutenir désormais.

Le niveau de vie des étudiants, tout d’abord. La France finance très mal la vie étudiante. Peu de bourses, et pour des montants faibles qui ne subviennent pas, sauf exception, aux besoins des bénéficiaires. Au total, un investissement public modeste : 1,8 milliard d’euros par an. Conséquence : une dépendance au soutien financier familial, d’où des conditions de vie souvent difficiles, qui sont un handicap pour la poursuite et le succès des études universitaires.

Des modèles de réussite existent pourtant : en Suède, au Danemark, l’Etat assure un revenu étudiant universel élevé, de l’ordre de 800 euros mensuels, contribuant à la démocratisation avancée des études supérieures. C’est pourquoi Terra Nova propose une mesure phare inspirée de ces modèles : un « capital de formation », articulant allocation et prêt contingent, aboutissant à un revenu universel de 600 euros par mois versé pendant la durée des études.

Le niveau de vie des jeunes demandeurs d’emploi, ensuite. La politique sociale est discriminatoire. Il suffit de comparer les minimas sociaux. Minimum vieillesse : 708 euros par mois ; minimum d’activité 25-60 ans (« RSA-socle ») : 460 euros, soit 40 % de moins. Minimum d’activité pour les moins de 25 ans : zéro. Des prestations inversement proportionnelles au niveau de pauvreté par classe d’âge ! Difficile de faire mieux en termes d’injustice intergénérationnelle, et la France fait figure d’exception en Europe : les minimas sociaux y commencent le plus souvent à 18 ans, voire 16 ans. Quant à l’assurance-chômage, elle est réservée à ceux qui ont travaillé. Terra Nova propose de créer une allocation d’insertion, d’un montant équivalent au RSA-socle, pour les jeunes en primo-recherche d’emploi, aujourd’hui sans ressources.

Toutes ces mesures ont un coût très important : autour de 50 milliards. Comment les financer ? Elles sont, en réalité, déjà financées. Face au déclassement générationnel, les familles soutiennent leurs enfants en difficulté. Les transferts familiaux sont massifs : près de 80 milliards par an sont redistribués des seuls grands-parents vers les enfants et petits-enfants. Ils sont le signe positif de la qualité des solidarités familiales – mais encore faut-il vivre dans une famille où les parents ont la volonté et la possibilité d’aider leurs enfants.

C’est pourquoi nous proposons une mutualisation partielle de ces transferts générationnels pour garantir des solidarités collectives. En voilà quelques pistes concrètes. La suppression de la plupart des transferts sociaux actuels liés à l’entrée dans l’âge adulte, qui sont versés à la famille, pour les verser directement aux jeunes (8 milliards d’euros). La suppression du quotient conjugal : les Français déclarent leurs revenus par foyer, et non à titre individuel, ce qui crée un avantage fiscal au profit des couples contre les célibataires, et donc pour partie des adultes installés au détriment des jeunes actifs (6 milliards d’euros). L’alignement de la fiscalité des retraités aisés sur celle des actifs (5 milliards d’euros). Enfin, l’augmentation de la CRDS, impôt affecté au remboursement de la dette sociale, de 0,5 % à 2 % (15 milliards d’euros).

La dette publique française est très élevée : 1 700 milliards d’euros, soit 27 000 euros par habitant. Elle opère des transferts générationnels massifs : elle finance le niveau de vie des générations actuelles en siphonnant celui des générations de demain. La CRDS est payée par les générations d’aujourd’hui : elle contribue à limiter ces transferts.

Une société qui, tel Cronos, dévore ses enfants est une société qui se meurt. Terra Nova appelle à une « révolution copernicienne » des politiques publiques, au profit d’une stratégie d’investissement social qui concentre les moyens publics sur les jeunes générations.

Lire également « Pour un capital-formation » de Guillaume Allègre, co-auteur du rapport de Terra Nova sur « L’autonomie des jeunes ».

Olivier Ferrand, président de Terra Nova (Le grand débat)
source : LeMonde.fr
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Auteur : Thierry ROBY

roby_th@yahoo.fr

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