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Collabo, Woerthgate… La crise politique en dix « gros » mots

La Seconde Guerre mondiale, les années 30, le bréviaire du Général, les camps de concentration : depuis quelques semaines, les références historiques volent sur la scène politique et, pour certaines, dépassent le mur du son. Un lexique en dix gros mots pour réviser sa rentrée politique.

1Lapidation

Dans une interview au Parisien, Eric Woerth se dit victime d’une « sorte de lapidation médiatique », estimant que l’acharnement dont il fait l’objet est « fait pour tuer ».

Le mot « lapidation » n’a pas été choisi au hasard. Il renvoie à un autre sujet d’actualité : la condamnation à mort par lapidation, pour adultère, de l’Iranienne Sakineh Ashtiani, qui a entraîné un tollé mondial.

2

Fasciste

Au début de l’affaire Woerth, le secrétaire général de l’UMP, Xavier Bertrand, a qualifié de « fascistes » les « méthodes de Mediapart ». Une accusation qui est tombée à plat…

Si elle est attendue, l’évocation des années noires ne fonctionne jamais. Elle relève de la fatale loi de Godwin et n’est efficace que si elle surprend.

Ainsi, en 1993, Philippe Seguin avait déstabilisé le gouvernement Balladur en l’accusant de céder à un « Munich social », une accusation très lourde. Chirac avait surfé sur ce thème pour écraser son rival à la présidentielle de 1995…

3

Factieux

Déclinaison sémantique de « facho », « factieux » a refait surface dans le vocabulaire politique cette semaine. Mercredi 15 septembre, des députés de gauche ont interpellé ainsi l’UMP Bernard Accoyer, président de l’Assemblée nationale, pour protester contre le déroulement des débats sur la réforme de la retraite.

Bizarrement, la définition du mot au sens strict entend plutôt « quelqu’un qui s’oppose violemment au pouvoir établi pour provoquer des troubles ». Le terme avait été notamment employé pour désigner les généraux putschistes, en 1961, durant la guerre d’Algérie.

4

Woerthgate

Différents médias (comme France Soir ou, à l’étranger, la RTBF) reprennent l’expression employée par le PS, aussi rencontrée sous sa variante de « Sarkogate ».

Depuis le célèbre scandale du Watergate, qui a provoqué la démission du président américain Richard Nixon en 1974, le suffixe « gate » est régulièrement accolé au nom d’une personne ou de toute chose se trouvant au cœur d’un scandale politique, quelle qu’en soit la raison. On se souvient, aux Etats-Unis, de l’Irangate ou du Monicagate, et en France de l’Angolagate.

Même le New York Times a parlé de l’affaire Woerth comme d’un potentiel « French Watergate », en soulignant ce qui est pour l’instant le seul point commun avec le scandale américain : les scoops d’un média face au camp d’un Président, du Washington Post versus Nixon à Mediapart versus Sarkozy.

Nixon est tombé pour avoir fait placer des micros dans un local de ses adversaires démocrates, révélation qui en a entraîné d’autres contre lui et son camp (détournements de fonds, espionnage…). Pour que l’affaire actuelle devienne un Woerthgate ou un Sarkogate au sens propre, il faudrait prouver de pareilles irrégularités. L’espionnage du Monde par la DCRI est déjà un bon pas dans cette direction.

5

Collabo

Sur les coups de 6h30, mercredi 15 septembre et après une nuit tendue à l’Assemblée nationale, Eric Woerth, le ministre du Travail, a taxé Catherine Coutelle, députée socialiste de la Vienne, de « collabo ».

Adjectif ou substantif, le terme est injurieux et prohibé dans la vie comme sur le Net. Toute bonne charte des commentaires le précise, par exemple sur Rue89 où il revient régulièrement. Cette variante du point Godwin entraîne la suppression du commentaire et reste un motif de poursuites devant les tribunaux en France.

A ce jour, la députée PS n’a toutefois pas porté plainte contre le ministre… Il est vrai qu’elle venait d’affirmer que le mensonge relevait chez lui de « seconde nature ».

6

Chienlit

Dominique de Villepin, que personne n’a encore aperçu à Baden-Baden où s’était réfugié le général de Gaulle en mai 1968, a fouillé dans son bréviaire gaullien et exhumé « chienlit ». Justement le terme qu’avait employé de Gaulle à l’encontre de la mobilisation étudiante en 68.

Dans une interview au Télégramme de Brest parue le 16 septembre, l’ex-Premier ministre déclare :

« En tant que gaullistes, on ne peut accepter que la chienlit s’installe au sommet de l’Etat. »

7

Putschiste

Substantif dérivé du mot allemand « putsch », qui renvoie à un coup d’Etat militaire, c’est le qualificatif choisi par certains députés socialistes pour (dis)qualifier Bernard Accoyer, lors du vote en première lecture de la réforme des retraites mercredi (voir la vidéo).

Une façon de réagir à la suspension de séance décidée par le président (UMP) de l’Assemblée nationale à l’issue d’une nuit de débat sur le texte, qui a considéré que la série d’interventions des députés PS était une forme d’obstruction.

Le terme putsch est entré dans l’histoire en 1920 en Allemagne, lors du « putsch de Kapp » qui renversa -pendant quatre jours- les gouvernants socialistes de la République de Weimar.

En France, la tentative de coup d’Etat le 23 avril 1961 par quatre généraux de l’armée française en Algérie contre la politique menée par le général de Gaulle prit le nom de « putsch des généraux ».

Putschiste est communément utilisé péjorativement.

8

Forfaiture

Un terme juridique vieilli mais toujours infamant, remis à la mode pour réclamer la démission de Bernard Accoyer après sa décision de suspendre la séance de l’Assemblée nationale. Il « s’est rendu coupable de forfaiture », accuse le président du groupe PS, Jean-Marc Ayrault, sur son blog :

« Aujourd’hui, nous ne reconnaissons plus l’autorité d’un président qui viole de sang froid les règles qu’il a lui-même fait adopter. »

Une charge violente, même si le concept de « forfaiture » est un peu daté. Il est apparu dans le code pénal en 1810, et il en a disparu en 1994 :

« Tout crime commis par un fonctionnaire public dans l’exercice de ses fonctions est une forfaiture.

Toute forfaiture pour laquelle la loi ne prononce pas de peines plus graves est punie de la dégradation civique [interdiction d’occuper des fonctions publiques, ndlr]. »

9

Déportation

Il y a cinq mois, Rue89 avait osé le parallèle dans un titre ( « Journée de la déportation : expulsion de roms à la gare de Drancy »). Mais c’était avant le discours de Grenoble.

Le premier qui lance officiellement la polémique ne prononce pas formellement « le » mot. Il parle du « sort » réservé aux juifs. C’est l’archevêque de Toulouse, Mgr Robert Le Gall, qui, le 27 août à Lourdes, qui lit la lettre du 13 août 1942 de l’un de ses prédécesseurs, Mgr Jules-Géraud Saliège, exhortant les chrétiens à ne pas oublier que les juifs sont « nos frères comme tant d’autres » . « Les Roms sont nos frères comme tant d’autres. »

« Il faut être prudent avec le langage. Ces Roms, on les envoie en Roumanie, pas à Auschwitz » rétorque aussitôt le prix Nobel Elie Wiesel, par ailleurs opposé aux « expulsions ».

La presse étrangère elle, n’y va pas avec le dos de la cuillère et ce depuis le début du mois d’août :

  • « Francia deporta hoy a los primeros 79 gitanos » : « La France déporte aujourd’hui les 79 premiers gitans », titre El País.
  • « France begins deporting roms gypsies » : « La France commence à déporter [ou expulser, ndlr] des Roms », sur le site de la BBC.

Viviane Reding, la commissaire européenne à la Justice et aux Droits fondamentaux des citoyens, est celle qui va mettre le gouvernement français hors de lui en évoquant la déportation des Tziganes pendant la seconde guerre mondiale. Mercredi, elle a fait un prudent mea culpa.

On conseille d’oublier les « déportation », « expulsion » et de leur préférer « l’invitation » à quitter le territoire, de gré ou de force.

10

Minorité ethnique

Les Roms sont une « minorité ethnique » et à ce titre ils bénéficient d’une protection juridique particulière a rappellé la commissaire Viviane Reding. Mais en France, patrie de-l’égalité-républicaine-où-les-statistiques-ethniques-sont-interdites, ces deux mots tiennent presque du délit. Quelles minorités ethniques ? En France tout le monde est « égaux »…

Ce qui explique peut-être que le cabinet de Brice Hortefeux n’ai pas eu conscience de commettre une bourde en spécifiant « et particulièrement les campements de roms » dans la circulaire sur les expulsions de campements illicites.

Les Roms forment en Europe une communauté (ethnique ? ) de quelque 12 millions de personnes et font partie des populations nomades au même titre que les gitans, les Sintis ou les Yéniches.

Catherine de Coppet, Blandine Grosjean, François Krug, Chloé Leprince, Pascal Riché et Augustin Scalbert

Source : rue89.com

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Auteur : Thierry ROBY

roby_th@yahoo.fr

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